La route du sel de l’Himalaya : le troc du sel et du grain entre Tibet et Népal, et ses traces aujourd’hui

Par Louis-Simon Roy, qui a vécu au total 8 ans au Népal au cours des 15 dernières années · Informations vérifiées le

En bref

  • Pendant des siècles, le sel gemme du Tibet descendait vers le Népal à dos de yak, de mouton ou de chèvre, et repartait échangé contre du riz et de l’orge des vallées.
  • Le Nepali Times parle d’une « économie du sel » de 1850 à 1959 ; le troc prend fin avec l’annexion du Tibet par la Chine et le durcissement des frontières.
  • Coup de grâce : le sel indien, d’abord par une société d’État créée en 1963, puis le sel iodé subventionné introduit en 1973 contre le goitre.
  • Traces à voir : Tukuche, Marpha et Dana dans la vallée de la Kali Gandaki, Lo Manthang au Haut-Mustang, les villages du Dolpo et de Humla.
  • Permis au 4 novembre 2026 : Haut-Mustang 50 USD par jour, Haut-Dolpo 500 USD les dix premiers jours, Humla 50 USD la première semaine, avec agence et guide.
Tangbe, village du Haut-Mustang sur l’ancienne route du commerce avec le Tibet
Tangbe, village du Haut-Mustang sur l’ancienne route du commerce avec le Tibet. Photo : Jmhullot, Wikimedia Commons, CC BY 3.0.

La route du sel n’était pas une route unique, mais un réseau de sentiers et de cols qui reliaient le plateau tibétain aux collines du Népal. Le principe était simple : les gens du nord, riches en sel gemme et en laine, manquaient de céréales ; ceux du sud cultivaient le riz et l’orge, mais n’avaient pas de sel. Pendant des siècles, des caravanes ont donc troqué l’un contre l’autre, et ce commerce a façonné les villages, les fortunes et les cultures des hautes vallées. Il a presque disparu au XXe siècle, mais il a laissé des traces que l’on visite en trek. Voici son histoire, ses grandes voies et ce qu’il faut savoir pour suivre ses pas en 2026. Informations vérifiées le 4 novembre 2026.

Le principe : du sel contre du grain

Selon un article du Nepali Times (avril 2022) qui s’appuie sur l’historien Baburam Acharya, le Népal importait du Tibet du sel gemme, de la laine, de la poudre d’or, des chevaux et des yaks, et y exportait des céréales, des épices, des couteaux, des tissus et de l’artisanat. Faute de monnaie commune, tout se faisait par troc. Le système fonctionnait en relais : les éleveurs des hautes vallées montaient chercher le sel au Tibet, le redescendaient vers les villages de moyenne montagne, l’échangeaient contre du grain, et les habitants de ces villages le revendaient plus bas, jusqu’aux marchés du Teraï.

Le même article situe la grande « économie du sel » entre 1850 et 1959. Le commerce avait connu des crises : en 1774, après l’annexion par les Gorkha de territoires que le Sikkim contrôlait à l’est, le Tibet ferma ses échanges, provoquant une pénurie de sel au Népal ; un traité de 1856 entre les deux pays relança officiellement le commerce frontalier.

Les grandes voies du sel

RégionQui transportaitVers où
Mustang et vallée de la Kali GandakiLes Lowa du Mustang, puis les ThakaliThak Khola, puis Pokhara et Katmandou
DolpoLes Dolpopa, avec moutons, chèvres et yaksLe village magar de Tarali, Hurikot et Kaigaun (Tichhurong)
HumlaLes communautés du nord de HumlaLes Thakuri de Bajhang et de Bajura
Mugu et KarnaliLes habitants du haut Mugu, deux voyages par an au TibetLe bas Mugu et Jumla, où le sel s’échangeait contre du grain
KhumbuLes Sherpas, sel de Tingri par le col de Nangpa LaLes Rai de la vallée de la Dudh Kosi
Est (Walung, Arun)Marchands de Walung, Bhote et SherpasLes Limbu et les Lhomi, jusqu’à Dharan
Extrême ouestLes Sauka de Byasi et les Khas ThakuriSel de Taklakot vers Baitadi, Doti et Bajura

Ces itinéraires sont ceux que décrit le Nepali Times. Ils montrent que presque toutes les hautes vallées du pays vivaient de ce commerce, de l’extrême ouest jusqu’à l’est, au pied du Kanchenjunga.

Le Mustang et les Thakali : la voie de la Kali Gandaki

La vallée de la Kali Gandaki, qui traverse l’Himalaya entre le Dhaulagiri et les Annapurnas, était l’une des voies les plus fréquentées. Les Lowa du Mustang descendaient le sel jusqu’à Thak Khola, la haute vallée habitée par les Thakali, qui le portaient ensuite jusqu’à Pokhara et Katmandou. Pour mieux connaître ce peuple de marchands, voyez notre page sur le peuple thakali.

Le commerce était aussi une affaire d’État. Selon Onlinekhabar (juin 2019), un bureau de douane fonctionnait à Dana, dans le district de Myagdi, attesté par des documents des années 1850 ; en 1862, le Premier ministre Jang Bahadur Rana institue un monopole du commerce du sel dans la Thak Khola, adjugé tous les trois ans au plus offrant, qui recevait le titre de subba. Le chef thakali allié aux Rana obtient la licence d’importation du sel tibétain et le titre héréditaire de subba, et Tukuche devient le grand centre commercial des Thakali, selon l’Encyclopedia of World Cultures. Le monopole est aboli à la fin des années 1920 (en 1927 selon Onlinekhabar, la date variant d’un an selon les sources).

Ces fortunes se lisent encore dans la pierre : les grandes maisons de marchands de Tukuche, ou celles de Dana, de style newar, avec cours, fenêtres sculptées et toits d’ardoise, aujourd’hui souvent à moitié vides, et contournées par la route moderne, note Onlinekhabar. Plus haut, Lo Manthang, la cité fortifiée du Haut-Mustang, était le pays des Lowa qui descendaient le sel vers le sud.

Le Dolpo et Humla : les dernières caravanes

Au Dolpo, les éleveurs du Haut-Dolpo chargeaient le sel et la laine sur leurs moutons, leurs chèvres et leurs yaks pour les échanger contre du grain dans le village magar de Tarali et dans les villages de Hurikot et de Kaigaun, dans la région de Tichhurong. L’anthropologue Kenneth Bauer, dans son livre High Frontiers, montre qu’après la fermeture de la frontière, au début des années 1960, les gens du Dolpo ont perdu à la fois leurs pâturages traditionnels au Tibet et leurs partenaires commerciaux : de carrefour de l’échange, ils en sont devenus de simples transporteurs. Le film Himalaya, l’enfance d’un chef, d’Éric Valli, sorti en France le 15 décembre 1999 et tourné au Dolpo, raconte une caravane de yaks sur la route du sel ; il a été nommé à l’Oscar du meilleur film étranger. Voyez notre page sur les films sur le Népal.

À Humla, dans l’extrême nord-ouest, les caravanes de mules et de yaks ont tenu plus longtemps. En 2015, l’AFP décrivait encore, depuis Simikot, des marchands qui troquaient l’orge locale contre le sel tibétain, puis ce sel contre le riz des collines, en une saison qui allait à peu près de mars à novembre, avec quelque deux semaines de marche jusqu’à la frontière. Les nomades tibétains avaient disparu, et l’on échangeait désormais à la frontière des vêtements bon marché, du matériel agricole et de l’alcool. Les marchands interrogés s’attendaient à ce que la route en projet mette fin à leur métier.

Pourquoi la route du sel a disparu

DateÉvénement
1959Fin du troc : annexion du Tibet par la Chine et contrôles renforcés aux frontières
Début des années 1960Les éleveurs du Dolpo perdent leurs pâturages au Tibet
1963Création de la Salt Trading Corporation ; le sel de mer indien remplace peu à peu le sel tibétain
1973Le Népal lance son programme contre le goitre et le crétinisme : la Salt Trading Corporation importe et distribue du sel iodé venu d’Inde, dont le transport est subventionné par l’Inde (Himal Southasian)
Aujourd’huiDes routes carrossables ont remplacé la plupart des anciens itinéraires (Nepali Times, 2022)

Le Nepali Times constatait en 2022 que la plupart des anciens itinéraires de caravanes sont devenus des routes, que la fermeture des pâturages des deux côtés de la frontière a frappé les éleveurs, et que les hautes vallées, qui exportaient autrefois du grain vers le Tibet, importent désormais du riz et d’autres denrées du Tibet.

Où voir les traces de la route du sel

LieuCe que vous y verrezAccès et permis au 4 novembre 2026
Tukuche, Marpha, Dana (Kali Gandaki)Maisons de marchands thakali, anciens relaisRoute Beni–Jomsom ; permis ACAP de 3 000 NPR
Lo Manthang (Haut-Mustang)Cité fortifiée qui contrôlait l’accès au TibetZone réglementée : 50 USD par jour, agence et guide
Haut-DolpoVillages d’éleveurs, troupeaux, monastères500 USD les dix premiers jours, puis 50 USD par jour
Bas-DolpoVillages de moyenne montagne où l’on troquait le grain20 USD par semaine, puis 5 USD par jour
Humla (Simikot, Limi)Dernières caravanes de mules et de yaks50 USD la première semaine, puis 10 USD par jour

Ces montants de zones réglementées sont ceux du Département de l’immigration, sur une page mise à jour le 3 novembre 2026 (18 Kartik 2083). Au taux de la Nepal Rastra Bank du 4 novembre 2026 (1 USD ≈ 151 NPR), dix jours dans le Haut-Mustang coûtent 500 USD, soit environ 75 500 NPR, sans compter le reste du voyage.

La Kali Gandaki, la voie la plus simple

Le Bas-Mustang se parcourt en jeep ou à pied, de Tatopani à Jomsom en passant par Tukuche et Marpha : notre page trek de Jomsom et du Bas-Mustang détaille l’itinéraire. Attention à l’actualité : les vols réguliers entre Pokhara et Jomsom de Tara Air et de Summit Air sont suspendus depuis la mi-octobre 2026, selon le bureau de l’aviation civile de Jomsom cité par Kantipur (19 octobre 2026), pour environ cinq mois selon le chef de l’aéroport de Jomsom, seuls des vols affrétés continuant (Nepal News, 22 octobre 2026), et la route Beni–Jomsom, rouverte le 9 octobre après les crues de septembre, restait difficile par endroits à la mi-octobre. Vérifiez son état auprès de votre agence et de la police de district avant de partir. Le soir, goûtez la cuisine des anciens marchands, présentée sur notre page cuisine thakali.

Haut-Mustang, Dolpo et Humla : les zones réglementées

Pour Lo Manthang et le Haut-Mustang, le Haut-Dolpo ou la vallée de Limi, à Humla, le permis spécial se demande par une agence enregistrée, avec un guide licencié. Depuis le 22 mars 2026, un trekkeur seul peut l’obtenir, à raison de sept trekkeurs au plus par guide, selon le Kathmandu Post. La règle du guide obligatoire est expliquée sur notre page guide de trek au Népal.

Conseils pour suivre la route du sel

  • Croiser une caravane : mules et yaks restent nombreux sur les sentiers. Laissez-les passer côté montagne, jamais côté ravin ; notre page yaks et caravanes en trek donne les bons réflexes.
  • Respecter les maisons anciennes : beaucoup de demeures de marchands sont encore habitées ou fragiles. Demandez avant d’entrer dans une cour ou de photographier les habitants.
  • Prévoir l’altitude : Lo Manthang, le Haut-Dolpo et Limi se situent en haute altitude ; montez progressivement et consultez un professionnel de santé ou une clinique santé-voyage avant le départ.
  • Lire avant de partir : Le Léopard des neiges de Peter Matthiessen, qui marche vers le Dolpo en 1973, et High Frontiers de Kenneth Bauer donnent chair à ces vallées.
  • Choisir son agence : pour les zones réglementées, une agence est obligatoire ; Karma Trek, agence partenaire de himalaya-nepal.com, peut organiser permis, guide et transport.

Pour préparer l’ensemble de votre séjour, partez de notre page pilier voyage au Népal.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la route du sel de l’Himalaya ?

Un réseau de sentiers et de cols par lesquels le sel gemme et la laine du Tibet descendaient vers le Népal, échangés contre du riz, de l’orge et d’autres produits des vallées. Le Nepali Times situe cette « économie du sel » entre 1850 et 1959.

Pourquoi le commerce du sel a-t-il disparu ?

Le troc prend fin en 1959 avec l’annexion du Tibet par la Chine. Le sel indien remplace ensuite le sel tibétain, surtout après l’introduction en 1973 du sel iodé subventionné, puis les routes remplacent les caravanes.

Quel rôle ont joué les Thakali ?

Les Thakali de la Thak Khola convoyaient le sel de la Kali Gandaki vers Pokhara et Katmandou. À partir de 1862, le monopole du sel, adjugé tous les trois ans, enrichit les familles de subba, dont les maisons se voient encore à Tukuche.

Peut-on encore voir des caravanes de sel ?

Rarement du sel, mais des caravanes de mules et de yaks circulent toujours, notamment à Humla, au Dolpo et au Mustang. En 2015, l’AFP décrivait encore des marchands de Simikot qui troquaient orge, sel et riz.

Combien coûtent les permis pour le Haut-Mustang, le Dolpo et Humla ?

Au 4 novembre 2026, selon le Département de l’immigration : 50 USD par jour au Haut-Mustang, 500 USD les dix premiers jours au Haut-Dolpo, 20 USD par semaine au Bas-Dolpo, 50 USD la première semaine à Humla. Agence et guide licencié sont obligatoires.

Quel film raconte la route du sel ?

Himalaya, l’enfance d’un chef, d’Éric Valli, tourné au Dolpo et sorti en France en décembre 1999, suit une caravane de yaks sur la route du sel. Il a été nommé à l’Oscar du meilleur film étranger.

Vous préparez un voyage au Népal ? Retrouvez toutes nos réponses dans le guide complet, ou partez avec un petit groupe francophone accompagné par Louis-Simon Roy, du 3 au 23 novembre 2027.

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Sources consultées