Par Louis-Simon Roy, qui a vécu au total 8 ans au Népal au cours des 15 dernières années · Informations vérifiées le
En bref
La dynastie Rana a gouverné le Népal pendant plus d’un siècle, de 1846 à 1951, sans jamais porter la couronne. Ces Premiers ministres héréditaires ont tenu les rois sous tutelle, fermé le pays au monde et couvert Katmandou de palais d’inspiration européenne, dont plusieurs se visitent ou se voient encore. Comprendre les Rana, c’est comprendre pourquoi le centre de Katmandou mêle temples-pagodes et façades néoclassiques. Voici les dates clés de ce régime, sa chute, et les lieux où le voir pendant votre voyage. Informations vérifiées le 14 octobre 2026.
| Date | Événement |
|---|---|
| Septembre 1846 | Massacre du Kot ; Jung Bahadur devient Premier ministre |
| 1850-1851 | Voyage de Jung Bahadur en Grande-Bretagne |
| 1854 | Code de lois Muluki Ain |
| 1856 | Décret royal : pouvoirs complets et succession héréditaire |
| 1857-1858 | Troupes népalaises au secours des Britanniques en Inde ; le Népal récupère une partie du Teraï |
| 1901-1929 | Chandra Shamsher Premier ministre ; Singha Durbar achevé en 1908 |
| 1923 | Traité avec la Grande-Bretagne confirmant l’indépendance du Népal |
| 6 novembre 1950 | Le roi Tribhuvan se réfugie à l’ambassade de l’Inde |
| Février 1951 | Retour du roi à Katmandou et gouvernement de coalition |
| 16 novembre 1951 | Nouveau gouvernement sans Rana : fin de leur pouvoir |
Au milieu du XIXe siècle, la cour du Népal est déchirée par les rivalités entre grandes familles. Selon l’étude de la Bibliothèque du Congrès américain, le courtisan Gagan Singh est assassiné dans la nuit du 14 septembre 1846. La reine convoque aussitôt une assemblée dans la cour de l’arsenal du palais, le « Kot », à Katmandou. La réunion tourne au carnage : les troupes de Jung Bahadur, seule force organisée sur place, tuent des dizaines de nobles et un nombre inconnu de leurs partisans. Jung Bahadur devient Premier ministre le lendemain, et la purge qui suit pousse environ 6 000 personnes à l’exil en Inde.
Il élimine ensuite ses derniers rivaux : la reine est privée de ses pouvoirs et exilée avec le roi Rajendra, puis, en 1847, Jung Bahadur installe sur le trône Surendra Bikram Shah. Le Kot était l’arsenal du vieux palais royal : en vous promenant sur le Durbar Square de Katmandou, vous êtes au cœur du théâtre de ces événements.
Jung Bahadur se rend en Grande-Bretagne en 1850 et revient en février 1851, convaincu qu’une coopération étroite avec les Britanniques est la meilleure protection de l’indépendance népalaise. En 1854, il promulgue le Muluki Ain, un code de quelque 1 400 pages qui interdit la torture pour obtenir des aveux, mais maintient des peines différentes selon les castes. En 1856, un décret royal lui donne l’autorité complète sur l’administration et les affaires étrangères, le fait maharaja de Kaski et de Lamjung, et établit la succession au poste de Premier ministre de frère en frère, puis aux fils par ordre d’âge.
Lors de la révolte indienne de 1857, il conduit lui-même environ 15 000 soldats au secours des Britanniques autour de Gorakhpur et de Lucknow. En récompense, le Népal récupère en 1858 des terres du Teraï occidental cédées en 1816, et le roi lui accorde le titre de « Rana », qui devient le nom de la famille. Jung Bahadur reste au pouvoir jusqu’à sa mort, en 1877.
Ses successeurs règnent sur un pays volontairement isolé. Chandra Shamsher, Premier ministre de 1901 à 1929, réorganise l’ordre de succession en classes A, B et C : seuls les Rana de classe A peuvent devenir Premier ministre, les autres ne dépassant pas le grade de colonel. Son époque laisse quelques réformes : création du collège Tri-Chandra en 1918, abolition de la sati (le sacrifice des veuves) en 1920 et de l’esclavage dans les années 1920. Sur le plan extérieur, un traité signé avec la Grande-Bretagne en 1923 confirme l’indépendance du Népal. Pendant la Première Guerre mondiale, le pays prête plus de 16 000 soldats aux Britanniques, et 26 000 Népalais servant dans les régiments de l’armée des Indes combattent en France et au Moyen-Orient : c’est l’histoire des célèbres Gurkhas.
À l’intérieur, le contrôle est total : sous Bhim Shamsher (1929-1932), cinquante personnes sont arrêtées et condamnées à une amende pour avoir ouvert une bibliothèque publique. L’opposition naît en exil : le Praja Parishad est fondé en 1935, et quatre de ses dirigeants sont exécutés après une vague d’arrestations à Katmandou. Les Rana investissent pendant ce temps des fortunes dans des palais néoclassiques, très éloignés de l’architecture newar.
Après l’indépendance de l’Inde, le régime vacille. Mohan Shamsher, Premier ministre depuis 1948, signe le 31 juillet 1950 le traité de paix et d’amitié avec l’Inde, qui régit encore la frontière ouverte entre les deux pays (voir notre page sur le Népal entre l’Inde et la Chine). Mais en mars 1950, ses opposants se sont regroupés au sein du Nepali Congress, qui opte pour la lutte armée.
Le 6 novembre 1950, le roi Tribhuvan s’échappe du palais et se réfugie à l’ambassade de l’Inde à Katmandou. Cinq jours plus tard, l’« Armée de libération » attaque dans le Teraï. Le 8 janvier 1951, Mohan Shamsher annonce le rétablissement du roi, une amnistie et des élections. En février 1951, le roi rentre à Katmandou et un gouvernement de coalition, encore dirigé par Mohan Shamsher, est formé. Le 16 novembre 1951, un gouvernement dirigé par Matrika Prasad Koirala met fin au pouvoir des Rana. Le ministère népalais des Affaires étrangères résume : un règne héréditaire de 104 ans.
| Lieu | Construit par, date | Ce qu’on peut voir au 14 octobre 2026 |
|---|---|---|
| Gaddi Baithak, Durbar Square de Katmandou | Chandra Shamsher, 1908 | Façade blanche néoclassique au coin sud-ouest du palais de Hanuman Dhoka, visible depuis la place |
| Garden of Dreams (Kaiser Mahal) | Kaiser Shamsher, 1920 | Jardin ouvert tous les jours de 9 h à 21 h, billet à l’entrée |
| Singha Durbar | Chandra Shamsher, 1908 | Siège du gouvernement : vue de l’extérieur seulement ; incendié le 9 septembre 2025 |
| Thapathali, Babar Mahal, Sital Niwas | Jung Bahadur (1854), Chandra Shamsher (1906, 1923) | Bâtiments officiels (banque centrale, département des routes, présidence) : de l’extérieur |
| Rani Mahal, près de Tansen | Khadga Shamsher, fin du XIXe siècle | Palais au-dessus des gorges de la Kali Gandaki, surnommé le « Taj Mahal du Népal » |
Le plus facile à voir est le Gaddi Baithak, bâti en 1908 par Chandra Shamsher à l’angle sud-ouest du palais de Hanuman Dhoka, sur la place Durbar de Katmandou. Selon The Himalayan Times, le roi y tenait sa cour sous l’étroite surveillance des Rana, et cette salle d’apparat de style néoclassique européen, conçue pour impressionner les dignitaires étrangers, aurait été inspirée par la National Gallery de Londres ; de son balcon, la famille royale assistait à Indra Jatra. Son plâtre blanc tranche avec la brique et le bois des pagodes voisines : c’est la meilleure illustration, en une seule image, du goût des Rana pour l’Europe.
Créé en 1920 pour le maréchal Kaiser Shamsher (1892-1964), et dessiné par Kishore Narsingh, l’architecte du Singha Durbar, ce jardin comptait six pavillons pour les six saisons du calendrier népalais. Laissé à l’abandon après la mort de son propriétaire, il a été restauré de 2000 à 2007 avec l’aide au développement autrichienne ; il n’en reste qu’environ la moitié de la surface d’origine. Il est ouvert tous les jours de 9 h à 21 h selon son site officiel, avec un billet vendu à l’entrée. Détails sur notre page Garden of Dreams.
Le « palais du Lion », bâti en 1908 par Chandra Shamsher pour cinq millions de roupies de l’époque, comptait plus de 1 000 pièces et sept cours, selon le Kathmandu Post. Devenu le siège des ministères, il a brûlé une première fois le 9 juillet 1973, puis a été incendié le 9 septembre 2025 pendant le soulèvement « Gen Z », quelques années après une coûteuse restauration consécutive au séisme de 2015. On ne le visite pas : c’est une zone gouvernementale, à éviter les jours de manifestation (voir notre page crise de 2025 et élections de 2026).
Hors de la vallée, le Rani Mahal est le palais rana le plus romantique. Selon Nepal Traveller, il a été bâti à la fin du XIXe siècle par Khadga Shamsher, alors gouverneur de Palpa, sur un site en terrasses au-dessus des gorges de la Kali Gandaki, à environ 14 km au sud de Tansen ; on y voit l’hommage à une épouse disparue. Ses intérieurs sont aujourd’hui presque vides, mais des travaux soutenus par le Département de l’archéologie ont stabilisé le site. Il se visite depuis Tansen, sur la route entre Pokhara et Lumbini.
Pour replacer les Rana entre l’unification de Prithvi Narayan Shah et la république, lisez notre page sur l’histoire du Népal, et retrouvez tous nos dossiers sur la page voyage au Népal.
Une famille de Premiers ministres héréditaires qui a gouverné le Népal de 1846 à 1951, après le massacre du Kot. Les rois Shah restaient sur le trône, mais sans pouvoir réel.
En septembre 1846, une assemblée réunie au Kot, l’arsenal du palais de Katmandou, a tourné au massacre ; Jung Bahadur, dont les troupes contrôlaient la place, est devenu Premier ministre le lendemain. Un décret de 1856 a rendu la fonction héréditaire.
Le roi Tribhuvan s’est réfugié à l’ambassade de l’Inde le 6 novembre 1950 ; il est rentré à Katmandou en février 1951, et le pouvoir rana a pris fin avec le gouvernement formé le 16 novembre 1951.
Le Garden of Dreams, ouvert tous les jours de 9 h à 21 h ; le Gaddi Baithak se voit depuis le Durbar Square. Le Singha Durbar et la plupart des autres palais abritent des administrations et ne se voient que de l’extérieur.
Non, c’est le siège du gouvernement. Bâti en 1908, il a brûlé en 1973 puis a été incendié le 9 septembre 2025 pendant le soulèvement « Gen Z ».
Un palais rana bâti à la fin du XIXe siècle par Khadga Shamsher, gouverneur de Palpa, au-dessus des gorges de la Kali Gandaki, à environ 14 km au sud de Tansen. On le surnomme le « Taj Mahal du Népal ».
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